Pourquoi la reconstruction de l’incinérateur du Mirail de Toulouse suscite-t-elle si peu de mobilisation citoyenne ?

À première vue, le projet de reconstruction de l’Unité de Valorisation Énergétique (UVE) du Mirail à Toulouse pourrait sembler peu mobiliser. Contrairement à d’autres projets d’incinérateurs en France, il n’a pas donné lieu à de grandes manifestations, à des occupations du site ou à une forte médiatisation. Pourtant, il s’agit d’un projet industriel majeur, qui engagera la gestion des déchets de plus d’un million d’habitants pour plusieurs décennies.

C’est de ce constat qu’est née cette enquête.

L’objectif n’était pas de déterminer si le projet était « bon » ou « mauvais » mais bien de comprendre pourquoi il semble susciter si peu de mobilisation alors même que les enjeux sanitaires, environnementaux, économiques et démocratiques sont importants.

Pour répondre à cette question, huit entretiens ont été réalisés auprès d’acteur·rices aux points de vue très différents : représentant·es de Decoset, membre de la Commission nationale du débat public (CNDP), associations locales et militant·es engagé·es dans d’autres luttes contre des incinérateurs en France. Ces témoignages ont été complétés par l’analyse des documents de concertation, des rapports institutionnels et associatifs ainsi que par une revue de littérature en sociologie. 

Au fil de cette recherche, une première évidence s’est imposée : il ne suffit pas de regarder la mobilisation pour comprendre ce qui se joue autour de l’incinérateur. Il faut d’abord s’intéresser à la manière dont les déchets eux-mêmes occupent une place particulière dans notre société.

Les déchets sont omniprésents dans notre quotidien cependant, une fois déposés dans une poubelle, ils disparaissent presque complètement de notre horizon. Collectés, transportés puis traités loin de nos lieux de vie, ils deviennent largement invisibles. Cette invisibilisation est rendue possible par tout un système d’infrastructures, dont les incinérateurs font partie. Tant que ce système fonctionne, les raisons d’interroger ce que deviennent réellement nos déchets deviennent plus complexes. 

Cette invisibilité contribue aussi à rendre leur traitement moins visible comme objet de débat public.

L’enquête montre ensuite que le cas toulousain présente une particularité importante : l’incinérateur du Mirail existe depuis plus de cinquante ans. Il ne s’agit donc pas d’implanter une nouvelle usine mais de reconstruire une infrastructure déjà présente sur le territoire. Avec le temps, cette installation est devenue un élément presque ordinaire du paysage urbain. Beaucoup d’habitant·es ont toujours connu sa présence. De ce fait, la reconstruction apparaît souvent comme la continuité d’une situation existante plutôt que comme un nouveau choix politique susceptible d’être fortement contesté.

Cette normalisation joue un rôle important dans la faible visibilité de la mobilisation.

Mais l’ancienneté de l’installation n’explique pas tout.

L’enquête montre également que le projet est très largement présenté sous un angle technique. Les discussions portent principalement sur les capacités de traitement, les performances énergétiques, les émissions atmosphériques, les normes environnementales ou encore les projections de tonnage à l’horizon de plusieurs décennies. Ces questions sont évidemment essentielles mais elles amènent parfois à faire passer au second plan une interrogation plus fondamentale : quelle politique des déchets souhaite-t-on construire pour l’avenir ?

Petit à petit, l’incinérateur n’apparaît plus comme un choix de société mais plutôt comme une réponse technique à un problème technique.

Cette manière de présenter les choses rend le débat plus difficile à s’approprier pour une grande partie des citoyen·nes. Comprendre les enjeux suppose de maîtriser un vocabulaire spécialisé, des données techniques et de comprendre le fonctionnement complexe des institutions impliquées. Le risque est alors que seules les personnes les plus investies ou les plus familiarisées avec ces questions puissent réellement participer à la discussion.

Pour autant, l’absence de mobilisation de masse ne signifie pas que les habitant·es se désintéressent du sujet.

Au contraire, les entretiens montrent que de nombreuses inquiétudes existent : santé, pollution de l’air, réduction des déchets, choix des politiques publiques ou encore cohérence avec les objectifs de transition écologique.

Mais ces préoccupations ne prennent plus nécessairement la forme de grandes manifestations.

Aujourd’hui, la mobilisation repose souvent sur un petit nombre de personnes très investies. Ces personnes consacrent un temps considérable à lire les dossiers, comprendre les études techniques, assister aux réunions, échanger avec les institutions et produire leurs propres analyses. Au fil des années, iels acquièrent une véritable expertise qui leur permet de dialoguer avec les décideur·reuses sur un pied plus égal.

La mobilisation ne disparaît donc pas : elle se professionnalise et devient plus discrète.

L’enquête montre également que les dispositifs de concertation jouent un rôle plus complexe qu’on pourrait le penser.

La concertation organisée autour du projet a permis à de nombreux habitant·es de s’informer, de poser des questions et de formuler des recommandations. Le panel citoyen, notamment, montre la capacité de citoyen·es non spécialistes à s’approprier des sujets particulièrement complexes lorsqu’iels disposent du temps et des ressources nécessaires.

Enfin, cette recherche conduit à remettre en question une idée souvent avancée : celle d’une démobilisation citoyenne.

Les résultats suggèrent qu’il ne s’agit pas d’une disparition de l’engagement mais plutôt d’une transformation de ses formes.

Les mobilisations passent aujourd’hui davantage par la production de connaissances, les contributions écrites, les associations locales, les procédures de concertation ou encore le travail de sensibilisation plutôt que par les répertoires plus classiques de l’action collective.

Autrement dit, le conflit n’a pas disparu ; il est devenu moins visible.

Au-delà du seul cas toulousain, cette enquête invite finalement à porter un autre regard sur les déchets. Ceux-ci ne constituent pas uniquement un problème technique qu’il faudrait gérer de la manière la plus efficace possible. Ils sont aussi le produit de choix collectifs concernant nos modes de production, de consommation et d’organisation des territoires.

En ce sens, la reconstruction d’un incinérateur n’est jamais seulement une décision industrielle. Elle engage une certaine vision de l’avenir, de la transition écologique et de la place que les citoyen·nes peuvent occuper dans les décisions qui concernent leur territoire.

Plus largement, cette recherche montre que comprendre les mobilisations environnementales aujourd’hui ne consiste plus seulement à compter les manifestant·es ou à mesurer l’intensité des conflits. Il s’agit aussi d’observer les formes plus discrètes de l’engagement, les mécanismes qui rendent certains enjeux visibles ou invisibles et aussi les conditions dans lesquelles les citoyen·nes peuvent ou non s’approprier les débats qui façonnent les politiques publiques de demain.

Rapport réalisé par notre stagiaire en sociologie Angélique Cesca