Avant de dépenser 354 millions, réduisons d’abord nos déchets : la contribution de l’association Zero Waste Toulouse au projet de reconstruction de l’incinérateur du Mirail

La consultation publique en cours

Le projet de construction de la nouvelle Unité de Valorisation Énergétique (UVE) de Toulouse est entré dans une nouvelle phase. Celle-ci porte sur la demande d’autorisation d’exploiter, procédure prévue dans le cadre de la réglementation des Installations Classées pour la Protection de l’Environnement (ICPE), et sur la demande de permis de construire. Jusqu’au 15 juillet 2026, tou·tes les citoyen·nes du nord de la Haute-Garonne peuvent prendre connaissance du projet, poser leurs questions et/ou partager leur avis sur le site officiel de la consultation publique. Une réunion publique est également prévue jeudi 2 juillet à 18 heures à la salle des fêtes de Lafourguette ainsi qu’une permanence mercredi 15 juillet de 13h30 à 16h30, à la Maison Toulouse Services de la Reynerie.

Nous vous enjoignons vivement à participer à cette consultation quel que soit votre degré de maîtrise du sujet : vous êtes des citoyens et citoyennes habitant sur le territoire donc vous avez votre mot à dire et pouvez poser vos questions ou partager vos avis en toute légitimité !

Pour rappel, notre association a suivi ce projet de reconstruction de l’incinérateur toulousain depuis le début de la concertation préalable en 2023. Nous avions publié à cette occasion notre rapport “Incinérateur de Toulouse : stop ou encore ?”, rédigé par notre ancien co-président Thomas Guilpain. Vous retrouvez également sur notre site plusieurs de ses articles de décryptage.

En 2025 a également eu lieu une campagne du réseau national animé par Zero Waste France, auquel nous appartenons tout en étant une association indépendante. Vous pouvez découvrir cette campagne qui décrypte les enjeux autour de l’incinération de nos déchets sur leur page dédiée.

Notre contribution

Le contexte dans lequel s’inscrit ce projet

Le projet de reconstruction de notre incinérateur est pour l’instant estimé à 354 millions d’euros. Quant au contrat de délégation avec EVONEO, prévoyant la modernisation de l’incinérateur de Bessières, la reconstruction de l’UVE du Mirail et l’exploitation des deux installations, il s’élève à 1,4 milliards sur 20 ans. Au regard de ces montants d’argent public, il est logique que les exigences des citoyen·nes soient élevées.

Un tel choix est structurant pour notre territoire et va influencer les politiques déchets locales pendant 20 à 30 ans. En effet, de telles infrastructures ne peuvent pas être perçues comme des outils techniques neutres. Elles participent également à construire un certain rapport aux déchets. L’incinérateur apparaît non seulement comme un équipement industriel mais aussi comme un dispositif qui va organiser durablement les pratiques, les investissements économiques, les décisions publiques et les représentations associées à la gestion des déchets. Il constitue un maillon essentiel d’un système de gestion des déchets qui s’étend à une grande partie de la Haute-Garonne. Il mobilise des financements publics importants, des réseaux énergétiques, des contrats de délégation, des compétences techniques et de nombreux acteur·rices institutionnel·les. Dès lors, toute réflexion sur son avenir dépasse la question d’une usine et revient à interroger l’organisation globale de la gestion des déchets à l’échelle de notre territoire.

Cette organisation doit elle-même prendre en compte un contexte plus large : nous vivons actuellement une crise systémique et les déchets sont à la croisée de nombreux enjeux. Epuisement des ressources, dérèglement climatique, pollutions des eaux, des sols, de l’air et des organismes vivants auxquels nous appartenons, fertilité des sols via le retour de la matière, inégalités sociales, créations d’emplois et de liens possibles grâce à l’économie circulaire, coût sociétal de la gestion des déchets, etc. Nos choix concernant la gestion de nos déchets, et surtout la manière d’agir en amont pour les réduire, jouent sur tous ces tableaux. Nous devons donc avoir une vision globale lorsqu’on s’intéresse au projet de reconstruction de l’incinérateur du Mirail : est-il bien intégré dans des politiques publiques et tient-il compte des défis et enjeux majeurs auxquels nous faisons face ?

Antagonisme réseau de chaleur et réduction des déchets

Le maître d’ouvrage met en avant “moins de déchets traités, plus d’énergie produite”. L’usine produira 20 % de chaleur en plus et triplera sa production d’électricité grâce aux déchets traités. Pour autant, cette énergie n’est ni renouvelable (le volume des déchets a vocation à se tarir), ni saine (l’incinération émet des polluants). Rappelons que la valorisation énergétique permet de réduire les impacts de l’installation mais n’est en aucun cas l’un de ses objectifs.

Comme le rappelle Zero Waste France : C’est aujourd’hui un nouveau rapport aux déchets qui s’impose : autrefois problème dont il fallait gérer la résolution, ils sont désormais appréhendés comme une ressource valorisable dans le cadre de la politique énergétique de la France.” (1)

Contribution au dérèglement climatique

Les émissions brutes de CO2 (2) de la future installation s’élèveront à 479 kg par tonne, ce qui correspond à près de 115 000 tonnes par an si cette usine brûle bien 240 000 tonnes à partir de 2032. L’impact du CO2, un gaz à effet de serre majeur, nous semble minimisé sous prétexte que l’incinération des déchets sert à alimenter des réseaux de chaleur et produire de l’électricité. L’usine est d’ailleurs officiellement appelée “unité de valorisation énergétique” : ce choix de terminologie nous ferait presque oublier que sa fonction première est de traiter nos déchets. Mais ces éléments de langage, bien que séduisants, n’ont aucun effet sur la loi de conservation de la matière (“Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”) : du CO2, entre autres gaz, est bel et bien rejeté.

Decoset et EVONEO ont été capables de proposer un projet réduisant drastiquement les émissions de polluants par rapport à l’usine actuelle en allant au-delà de la réglementation actuelle. Il est donc possible d’envisager de semblables efforts sur les émissions de gaz à effet de serre. 

Par ailleurs, l’énergie tirée du brûlage d’un déchet plastique, tel qu’un pot de yaourt par exemple, sa « valorisation énergétique », est proprement infinitésimale par rapport à toute l’énergie – dite énergie grise – qu’il a fallu pour extraire le pétrole, en faire du plastique, transporter ce plastique vers une usine de fabrication de pots, fabriquer l’opercule ainsi que la cartonnette de suremballage, les transporter vers une industrie laitière, assurer la promotion du produit, l’acheminer chez le grossiste, le détaillant, puis le consommateur ou la consommatrice, et ensuite le trier dans un foyer haut-garonnais, le collecter vide et le conduire en camion jusqu’au centre de tri Valcopia à Bessières, d’où il ressort pour aller à l’incinérateur ou dans le meilleur des cas dans une usine de recyclage spécialisée à Anvers dans le nord de la Belgique. Ce modèle est indéfendable et les alternatives comme le réemploi ne sont pas suffisamment soutenues !

Santé et environnement

Nous saluons les efforts de Decoset pour réduire les émissions de polluants et pour informer davantage la population grâce à leur nouveau site. Nous rappelons néanmoins qu’un incinérateur n’est pas neutre pour la santé des riverain·es et émet des substances polluantes : ce n’est pas parce que les contributions extérieures (périphériques, etc.) sont plus importantes qu’il faut minimiser celles de l’incinérateur.

Le sujet de la qualité de l’air est complexe et il manque selon nous plusieurs études scientifiques sur les incinérateurs “nouvelle génération” situés en zone urbaine dense. Nous n’avons pas encore le recul nécessaire pour affirmer que ces usines ne posent aucun problème. Les normes d’émission sont beaucoup plus strictes aujourd’hui, mais elles étaient également considérées comme contraignantes à l’époque, et plusieurs polluants persistent et s’accumulent dans le temps (3) même avec les meilleures technologies…

Seule une vingtaine des substances rejetées par les incinérateurs fait l’objet de surveillance, sans parler des inquiétudes portant sur le cumul d’expositions à faible niveau sur des décennies. La situation ressemble à celle des dioxines dans les années 1990 : il a fallu trente ans pour se rendre compte que les dioxines émises par les incinérateurs étaient problématiques. Avec les PFAS, les particules ultrafines ou les effets cocktail, on se retrouve confronté·es au même problème. Les avis et travaux des scientifiques évoluent au fil des années et certains polluants passés sous les radars à une époque peuvent se révéler nocifs au final. 

Outre la qualité de l’air, d’autres éléments nous semble important à rappeler : 

  • Les incinérateurs français font face à un nouveau défi avec l’augmentation exponentielle des explosions de bouteilles de protoxyde d’azote. Même si des solutions sont en cours d’expérimentation, peut-on réellement considérer les ordures ménagères en 2026 comme des déchets non-dangereux ? 
  • Les incinérateurs produisent des REFIOM (Résidus de Fumée d’Incinération d’Ordures Ménagères), concentrés de polluants très dangereux, qui doivent être stabilisés et solidifiés avant d’être stockés en ISDD (Installations de Stockage de Déchets Dangereux). Cela correspond à 3 % des tonnages incinérés par l’usine actuelle, soit plusieurs milliers de tonnes chaque année. 
  • Les incinérateurs produisent également des MIOM (Mâchefers d’Incinération d’Ordures Ménagères). Souvent utilisés en sous-couches routières ou remblais, ils doivent respecter plusieurs règles destinées à limiter les risques de pollution. Ces mesures interrogent sur leur degré réel de nocivité, mais une autre question se pose : avec notre réseau routier qui ne devrait plus beaucoup évoluer et l’objectif de zéro artificialisation des sols, les chantiers de voirie et de terrassement pourraient venir à manquer. Dans ce cas, il n’y aurait pas d’autres issus que d’enfouir ces mâchefers. Sur l’incinérateur de Toulouse, environ 56 000 tonnes de mâchefers seront générées chaque année.

Surdimensionnement du projet

Depuis le début de la concertation, notre association interroge la compatibilité entre le dimensionnement du projet et les politiques déchets du territoire dans lequel il s’insère. La question de la prévention des déchets est centrale pour nous et plusieurs parties prenantes au débat. Nous comprenons l’impossibilité de fermer le site, en revanche nous exprimons à nouveau notre désaccord sur le dimensionnement et craignons que ces investissements soient réalisés au détriment des politiques de prévention.

Hiérarchisation des modes de traitement des déchets

Les intercommunalités sont responsables de la gestion des déchets des ménages, c’est-à-dire de leur collecte puis de leur traitement, et doivent respecter une norme européenne et française, inscrite dans le Code de l’environnement (article L. 541-1 II) : la hiérarchie des modes de traitement des déchets (4). Celle-ci constitue le socle juridique de la gestion des déchets, imposant de privilégier la réduction des déchets, et leur réemploi puis leur recyclage. L’incinération avec valorisation énergétique ne devrait donc être considérée que comme une solution de dernier recours pour traiter les déchets.

Hiérarchie des modes de traitement

En 2024, Decoset a dépensé un total de 118,43 millions d’euros dont 0,85 ont été orientés vers la prévention et la communication, et 1,93 pour le compostage (+ 12,75 pour le tri, qui est nécessaire, mais qui n’est pas de la prévention). En parallèle, 33,02 millions d’euros ont été dépensés pour l’incinération (5). S’il semble irréaliste à l’heure actuelle de consacrer autant d’argent à la prévention, il n’en reste pas moins que ces chiffres ne témoignent pas en faveur d’un respect de la hiérarchie des modes de traitement : comme le rappelle Zero Waste France, l’incinération des déchets ménagers est un pari coûteux (6), alors que des alternatives concrètes, économiques, durables et créatrices d’emplois locaux existent, mais sont trop rapidement écartées, sous-dimensionnées et non chiffrées.

Réglementation et opportunités de réduction des tonnages incinérés

La part des déchets valorisables au sein de nos ordures ménagères résiduelles s’élève à environ 75 % (7), or ces déchets doivent faire l’objet d’une valorisation organique / matière en priorité. En outre : 

  • 38,1 % de ce gisement est constitué d’emballages, qui font déjà l’objet d’une collecte séparée et qui pourraient être diminués davantage par le soutien au développement d’alternatives aux emballages jetables comme la consigne pour réemploi. Parmi les nombreux objectifs réglementaires, rappelons que les législations européenne et française fixent un objectif de réemploi ou recyclage des déchets municipaux de 60 % en 2030 et 65 % en 2035
  • 35,2 % du gisement est composé de déchets alimentaires, or depuis le 1er janvier 2024, 100 % de la population doit avoir accès à une solution de tri à la source des biodéchets. Les EPCI membres de Decoset s’étant lancés tardivement dans la mise en place de solutions couvrant tout le territoire, celles-ci ne sont pas encore facilement accessibles pour de nombreuses personnes.

Compatibilité du projet avec les plans de prévention et de gestion des déchets

Tout en indiquant que “le dimensionnement de l’UVE tient compte des évolutions réglementaires”, Decoset explique que les scénarios d’évolution des tonnages présentés “ne respectent pas la trajectoire prévue par la loi AGEC(8, 9). A quoi servent donc les lois si on ne se donne pas au moins le moyen de les respecter ? 

Si nous constatons des velléités d’amélioration bienvenues pour réduire les déchets (mise en place d’un schéma d’amélioration stratégique chez Decoset, plan local de réduction des déchets ménagers et assimilés de Toulouse Métropole visant 20 % de réduction entre 2020 et 2030), nous demandons encore une fois à être rassuré·es sur les moyens humains et financiers affectés à ces politiques alors qu’il est prévu d’allouer 1,4 milliard d’euros à l’incinération sur notre territoire pour les 20 prochaines années.

L’engagement du syndicat, de ses membres et des citoyen·es

Decoset explique qu’il ne rattrapera pas le retard pris dans le passé par rapport aux prescriptions de la loi, notamment parce qu’il estime qu’”une meilleure information des usagers permettra d’améliorer la captation de ces déchets recyclables mais peut-être pas à la hauteur des espérances de Zero Waste, car in fine, c’est bien le citoyen qui, « en bout de chaîne », décide de la façon dont il “gère ses déchets. (10)” Si nous appréhendons la complexité des changements de comportements, nous estimons que les moyens consacrés jusqu’à présent pour proposer des solutions accessibles de réduction des déchets et informer la population massivement n’ont pas été au rendez-vous. Le sondage que nous avons mené à l’occasion des élections municipales (11), bien que limité par nos moyens, montre bien qu’une majorité de personnes est prête à changer ses habitudes.

On constate 2 problèmes principaux : 

  • Un manque d’accessibilité des solutions, dont une grande partie comme le réemploi sont portées par des structures qui manquent de soutien pour pouvoir changer d’échelle (rappelons que souvent elles recréent de zéro des filières entières) ou sont déployées en retard par les collectivités (le tri à la source des biodéchets, le tri sélectif dans l’espace public, etc.) ;
  • Un manque d’information : par exemple, seules 23 % des personnes que nous avons interrogées estiment être suffisamment renseignées sur les solutions de tri des déchets alimentaires. 

On ne peut donc pas tout faire reposer sur les citoyens et citoyennes, sinon on se retrouve en plein dans le triangle de l’inaction (12). Certaines collectivités plus ambitieuses ont réussi à passer sous la barre des 150 kilos d’ordures ménagères résiduelles par an (13) et par habitant·e et de nombreuses mesures restent à prendre sur notre territoire (14). Par ailleurs, la future installation publique prévoit d’accueillir 85 000 tonnes de déchets d’activités économiques. Quelles sont donc les actions précises, ainsi que leur budget, que prévoit le syndicat envers les entreprises ?

Conclusion

Nous demandons des garanties du syndicat et de ses EPCI adhérents démontrant qu’ils encouragent concrètement des politiques publiques ambitieuses en matière de réduction des déchets et continuent à augmenter leurs budgets prévention et communication, sans impact des investissements liés à l’incinérateur. Leurs objectifs doivent être chiffrés. Decoset doit renforcer son accompagnement des EPCI membres, comme prévu dans son schéma stratégique, et préciser les modalités de son soutien. Certaines solutions à soutenir massivement, comme la consigne pour réemploi, peuvent en effet se déployer sur plusieurs EPCI du territoire de Decoset. Il nous semble nécessaire d’éviter qu’une fois en place, les équipements empêchent toutes réorientations de la stratégie de prévention des déchets à cause des frais engagés pendant la durée de leurs amortissements.

Sources :

(1) https://www.zerowastefrance.org/wp-content/uploads/2025/05/zwf-rapport-incineration-septembre-2025.pdf
(2) “Les émissions brutes de gaz à effet de serre (GES) correspondent aux émissions totales de GES rejetées dans l’atmosphère par l’entreprise, sans tenir compte des déductions pour les absorptions de carbone ou d’autres ajustementshttps://portail-rse.beta.gouv.fr/vsme/%C3%A9missions-brutes-de-gaz-%C3%A0-effet-de-serre-ges/
(3) https://endirect.univ-fcomte.fr/publication/la-dioxine-lpreuve-du-sang/
(4) https://www.zerowastefrance.org/hierarchie-modes-traitement-dechets-juridictions-jurisprudence-application/
(5) Rapport annuel Decoset 2024, page 20
(6) https://www.zerowastefrance.org/lincineration-des-dechets-menagers-un-pari-couteux/
(7) https://www.calameo.com/toulouse/read/005971811801ccb3afd3f, page 5
(8) Page 304 du document A3 (rapport du maître d’ouvrage à l’issue de la concertation préalable”)
(9) Loi Anti Gaspillage pour une Économie Circulaire
(10) Ce qui correspond à la page 298 de la demande avec annexe (document A3)
(11) https://zerowastetoulouse.org/wp-content/uploads/2026/02/Resultats-sondage-ZWT-A4-Publication-Instagram-45.pdf (le sondage a également été relayé par des structures relais comme des centres sociaux à leurs bénéficiaires)
(12) Pour plus d’explications sur le triangle de l’inaction, consulter https://pierre-peyretou.medium.com/climat-10-minutes-pour-cadrer-un-d%C3%A9bat-maintenant-on-fait-quoi-361beb5b8251
(13) L’exercice est plus complexe pour de grandes améliorations mais en 2024, Toulouse Métropole produisait 224 kg d’ordures ménagères résiduelles par habitant·e, Grenoble Alpes Métropole 171 et Rennes Métropole 165.
(14) Pour des exemples plus précis, consulter l’article dédié de Zero Waste France (“Municipales 2026 : vers des communes zéro déchet”) ainsi que notre rapport “12 mesures pour réduire les déchets